138- Menu du baptême de Nelly Rebière

Il est difficile de se mettre dans l’ambiance des repas de l’entre-deux guerres ,en France , où se mêlaient la joie des survivants ( de la première guerre mondiale car le nombre de un million trois cent mille morts justifie la joie des survivants ) , ensuite le retour de l’abondance , puis les progrès de la technologie (automobile , l’arrivée de l’électricité , radio , …..) .

Il faut expliquer que ce déjeuner se déroulait de 14 heures à 18 heures ce qui explique que la digestion d’une durée de 1heure et demie pouvait s’accommoder de nouvelles nourritures périodiques !!!! je n’ose pas mentionner les convives impolis qui comme au moyen-âge allaient discrètement se faire vomir pour se « goinfrer » à nouveau.

Lorsque l’on lit attentivement le menu , il ne semble pas possible de manger chaque plat , et bien ..si !…Un pauvre convive semblant hésiter se voyait d’office imposer une « portion » de gargantua !! On n’est pas des mauviettes ….

Commençons par les hors d’œuvres : attention ils sont nombreux , et le convive avisé cherchera à limiter leur consommation.

Il y a quelques crudités …mais elles n’ont pas bonne presse dans un repas sauf à participer à la décoration …..comme la saison le permet encore , on trouve le demi-melon glacé rempli de porto !!!donc nous passons vite sur les diverses salades de tomates , de concombre , ……….mais les œufs durs se prêtes à de belles décorations !

Ensuite « le plat de Poisson » !!! là le prestige du menu commence avec le « Brochet sauce Tartare » … une sauce mayonnaise avec une pointe de piment et un hachis de ciboulette , persil , câpres et cornichons ……les papilles commencent à s’exercer surtout arrosé d’un blanc sec. On peut même annoncer le nom du pêcheur en Loire !

Après une pause on attaque une petite Bouchée Financière : Recette , car seule la « boite » vient du boulanger: On fait colorer dans le beurre le riz de veau assaisonnés. On ajoute la carotte et l’oignon en petits morceaux. On cuit 5 minutes , on joute le persil, le thym, le laurier. On verse le vin blanc !! On fait cuire à part les champignons on ajoute la crème fraiche , on garnit les vol-au-vent.

Attention aux imprudents qui n’ont pas laissé de place pour le « plat de résistance » .

C’est un civet de lièvre à l’ancienne car la chasse est ouverte : outre le coup de fusil , il faut le dépouiller , il commence à sentir !!( on appelle cela faisandé ) mariné pendant 24 h dans

1/2 litre de vin avec : l’eau-de-vie, 1 oignon en rondelles, 1 pointe d’ail, bouquet garni, clous de girolle, échalotes, sel et poivre en grains.
Il est placé dans une cocotte beurrée et huilée, il dore avec 2 oignons à feu vif, ainsi que le lard coupé en dés,
il dore , saupoudré de farine .
On ajoute la marinade passée au tamis ainsi que le reste du vin, et 1 bouquet garni. On laisse mijoter pendant 2 h. !!!
On Fait revenir à la poêle beurrée les champignons « de couche » préalablement bien nettoyés, ainsi que les petits oignons saupoudrés de sucre (surprenant ) . On les ajoute au civet en fin de cuisson ainsi que quelques saucisses !!. Ouf !!! Cependant il faut compter un lièvre pour 6 convives !!…il n’est pas surprenant de voir 2 «  cocotes sur la cuisinière !! qui exceptionnellement auront droit de cité sur la table : oh l’odeur quand on soulève le couvercle ! Mais il est de bon ton de citer le nom du père Machin , ..le meilleur coup de fusil de la région même si les lièvres portaient la trace du collet sur le cou !!!

Pour laisser reposer l’assistance on sert des haricots verts à l’Anglaise ( arrosés de beurre fondu) .

Malheurs à ceux qui se sont laissés aller à trop faire honneur aux hors d’œuvres .

Car voici apparaître avec tout le « décorum » requis le plat prestigieux  :

« La Géline de Touraine à la Broche » : d’abord , ce n’est pas n’importe quelle race : c’est une poule rustique, descendante de races très anciennes (Noire du Berry, Courtes-pattes) présentes en Région Centre. Prisée pour ses qualités gustatives et pour la finesse de sa chair, la Géline figurait déjà au 18ème siècle en très bonne place sous les halles de Paris, comme sur les marchés de sa province d’origine. Après une période de relative désaffection, la race sera finalement sauvée par quelques passionnés . N’en jetez plus , c’est le plat « phare » et qui marque la « région » gastronomique !! Il y en a également trois comme le laissent deviner les 6 pilons décorés de rubans de papier doré.

Avec le mauvais goût qui me caractérise je mets le « portrait » de la dite poularde vivante à droite .

Mais pas de repas sans salade : la salade Rachel est particulièrement élaborée :

On taille en julienne fine, et on fait blanchir cinq minutes à l’eau salée, la moitié d’un céleri-rave épluché et soigneusement lavé. On Coupe également en julienne deux truffes épluchées (on ne se refuse rien). On ajoute des fonds d’artichauts cuits au blanc et coupés en paysanne, des pommes cuites à l’eau coupées en lames et des pointes d’asperges.On dresse par bouquets. Et on sert avec mayonnaise.

Le bol de mayonnaise est spectaculaire , on s’émerveille sur l’auteur d’une mayonnaise qui est si ferme et on en félicite l’auteur !!!

Comme les convives commencent à « suffoquer » on a deux solutions : sortir pour aller faire pipi ou uniquement pour prendre l’air !

D’ailleurs quand on sort , une fée du logis vient « escamoter » discrètement l’assiette sale .

C’est le moment de relire le menu et de déchiffrer (si on le peut encore »les cinq lignes qui sont encore proposées :

- si vous êtes à bout de souffle : passez à la dernière ligne : la corbeille de fruit . Elle mélange des fruits bien de chez nous , pommes-poires , prunes , et quelques fruits exotiques …et oui ils commencent à arriver !!

- la Mousseline chocolat est à éviter sauf pour ceux qui ont prévu d’en faire une orgie en se privant du reste .

- les biscuits Montpensier dont il n’est pas inutile de rappeler la recette : on fait tremper dans un bol les fruits confits et les raisins de Smyrne dans le rhum.
Dans un saladier, on travaille les jaunes d’oeufs avec le sucre puis on ajoute les amandes en poudre, le beurre ramolli et la farine.
Dans un autre saladier, on bat les blancs en neige avec la pincée de sel. On les incorpore doucement au mélange.
On Egoutte les fruits confits et les raisins puis on les ajoute et on mélange le tout !!!. On beurre un moule a manqué et on parsème le fond d’amandes effilées. On verse la pâte et on cuit 30 minutes à 180°C ( la cuisinière chargée à bloc : il faut expliquer que sur les cuisinières on a la possibilité du tirage « direct » , ou de faire tourner les flammes et la fumée autour du four : tirage indirect ) .
La cuisson terminée on ouvre le four , on sort le plat sans se brûler , on laisse refroidir , puis on démoule et on verse le nappage dessus. …. !! ( les exclamations et applaudissements pour la cuisinière sont de rigueur)

Il faut absolument être là au moment du champagne , pour le décorum  : le dégagement du bouchon , qui par les impulsions des deux pouces progresse doucement (suspense) et par l’explosion finale du bouchon mêlée aux cris de l’assistance et tout l’art du « serveur » dans la répartition des coupes ….et si cela ne suffit pas , la deuxième bouteille apparaît comme par enchantement avec le même décorum . Les plus sentimentaux mettent le bouchon dans la poche …souvenir …

Si vous êtes au bord de l’asphyxie vous comptez alors sur le café pour vous « rétablir » …hélas …vous n’osez pas refuser la liqueur qui vous achève ; rien de plus traître qu’ une liqueur : Il existe quatre grandes variétés de liqueurs : comment choisir surtout qu’on vous affirme qu’elles sont pour les dames !!: à base de plantes (verveine, tilleul, menthe, violette, jasmin, rose), ce sont les liqueurs faites par des moines ; il y a aussi celles faites par la grand-mère à base de fruits, de baies et de noyaux (orange, cerise, banane, fraise, abricot, groseille, cassis, genièvre, airelle), celles également plus élaborées à base de graines (café, cumin, anis, girofle, coriandre) ou à base d’écorces et racines (orange, citron, mandarine, gentiane), !!!!

Devant cette avalanche vous choisissez au hasard celle qui vous achèvera …définitivement mais à coup sur !!

Mais ! les plus virils dirons : « on ne veut pas de liqueur de bonne femme ….vous avez pas une bonne « gnôle » ……avant de rouler sous la table !!!

Il est grand temps de proposer : « et si on allait faire un tour » dans le jardin ou …. d’aller « cuver » discrètement dans un coin !

Il n’y avait qu’un écueil à éviter pour la réussite d’un repas « familial » : ne pas faire boire celui qui avait le vin « méchant » …….sa femme ou ses proches veillaient au grain …..en vidant discrètement le verre sous la table !!! (eh oui il y en avait toujours un ) .

L’ère de l’automobile était arrivée , mais la coutume du cheval qui connaissait le chemin du retour était toujours de mise , heureusement les puissances limitées des moteurs et la brise fraîche qui passait dans le pare-brise en deux parties limitaient le risque d’accident ….surtout pour ceux qui n’avaient pas réussit à passer la « prise » …la troisième ….la boite de vitesse ayant refusé énergiquement ce passage …en craquant …pas facile de faire enclencher deux engrenages qui tournent à des vitesses différentes !!! (les boites de vitesses synchronisées n’étaient pas encore inventées……..tout se faisait « à l’oreille » )

On plaisantait ensuite : il est rentré en « première » , il n’a jamais pu passer la seconde !!!!

Il ne fallait surtout pas casser une dent de la boite de vitesse car en se promenant elle risquait de tout bloquer ou de tout casser !! On pouvait la récupérer en faisant la vidange de la boite de vitesse : une dent en moins n’empêchait pas de rouler .

Mais revenons au conducteur  parfois appelé encore chauffeur :

On n’avait pas encore inventé de faire souffler dans un ballon …quoique le nez de la maréchaussée était exercé pour détecter les excès ….sauf si la dite maréchaussée avait elle-même fait une halte prolongée au troquet !!

( il faut expliquer que dans chaque village les gendarmes s’informaient de l’actualité des incidents et larcins dans un troquet ….sérieux et efficace ). Les tenanciers , prudents offrant toujours la tournée…garantie assurée .

Il n’est donc pas étonnant que les souvenirs chrétiens de cette fête religieuse s’estompent dans les souvenirs orgiaques de la fête païenne ……..heureusement ….les photos souvenir paisibles , faites …avant de passer à table …ne retiendrons que la solennité de la cérémonie . Mais , pour les incrédules , je joins le « Menu » qui témoigne de mes affirmations !