36 - Histoires de guerre que me racontait mon père .

DOCUMENT : René JOSSET

Histoires de guerre et de captivité que racontait mon père.( Alain Josset )

Mobilisé au camp de Maillé (ou Ville aux Dames ?) j’étais comme beaucoup de collègues antimilitaristes dans l’âme, mais cette fois la menace était bien réelle. Aussi lorsque nous reçûmes notre nouveau matériel (des mitrailleuses), nous allâmes tout de suite l’essayer dans une carrière proche. Hélas, à chaque balle traçante (destinée à guider le tir) la mitrailleuse s’enrayait (malfaçon ou sabotage ?). Il fallut enlever toutes les balles traçantes des bandes .

Le jour où nous fûmes faits prisonniers : Les officiers étaient partis vers le sud depuis longtemps, et nous avancions à pied depuis plusieurs jours. De place en place, des cadavres dans les fossés.
Nous vîmes au loin arriver les colonnes de chars. Derrière arrivaient les fantassins, avançant par vagues et se mettant à couvert. Lorsque la colonne de chars fut à portée de fusils, nous ouvrîmes le feu sur les premiers chars. Une balle dut pénétrer dans un habitacle, car la colonne s’arrêta un bon moment, et nous pensâmes que probablement un conducteur avait été atteint. Puis la colonne se remit en marche et bientôt les chars étaient sur nous. Une résistance était dérisoire dans cette campagne découverte. Alors nous nous rendîmes.

Les soldats Allemands qui emmenaient les prisonniers étaient dans l’euphorie de leur avancée relativement facile. Ils vantaient, en chemin, la supériorité de leur équipement, de leurs casques, jusqu’à ce qu’au détour d’un chemin ils rencontrent la tombe d’un soldat allemand, avec sur la croix de bois, un casque avec un trou au milieu. Echange de regards, sans commentaire.

Arrivés au camp de prisonniers (Abbeville), nous fûmes accueillis par le commandant allemand du camp qui nous lança un « les gars, il va falloir vous tenir à carreau ». Il avait été garçon de café à Paris dans les années 30.

Le premier jour, il s’avance vers nous et interpelle un de nos camarades, Juif d’Afrique du Nord (je me souviens de son nom, Karsenty). « Vous êtes juif ? » Lui répond sans hésiter « Oui, et je suis fier de l’être ». Le commandant reste interloqué, puis tourne les talons. Aussitôt après, Karsenty nous confie son intention de s’évader le soir même. Evasion réussie, suivie de nombreuses autres. Chaque jour, de nouveaux noms manquent à l’appel, à tel point que pour masquer l’ampleur du phénomène, les camarades qui tiennent le registre des prisonniers en décousent les pages, et les remplacent par de nouvelles pages réécrites pendant la nuit, sans les noms manquants. J’ai toujours pensé que certains allemands n’étaient pas dupes, mais évitaient ainsi eux-mêmes les foudres de la hiérarchie.

Un jour un camarade, qui travaillait au bureau du camp, me dit : « Ce soir je m’évade. Demain tu ne demandes rien à personne, et tu prends ma place derrière mon bureau. C’est ce que j’ai fait. Le lendemain j’étais à sa place. Personne parmi les allemands ne vit la différence.

Les soldats allemands étaient disciplinés. L’un de nous leur avait dit un jour : Pas de fusil dans les bureaux ! Et ils laissaient leur fusil à l’entrée.

Le camp d’Abbeville rappelait à ceux qui l’avaient vu l’ambiance du film « la grande illusion ».

On arrivait de temps en temps à prendre une douche. Il fallait partir en vitesse avant que les allemands arrivent aux douches collectives dans la forteresse, on les entendait arriver de loin, car ils venaient prendre leur douche en marchant au pas et en chantant.

(dessin par un camarade prisonnier )

Il y avait de temps en temps des corvées à l’extérieur, par exemple pour les pomme de terre. Un soldat allemand nous accompagnait. Un des prisonniers se mit à siffloter l’Internationale. Le soldat (qui s’appelait Karl) reprit lui même l’air. Karl, communiste ? Lui dit le prisonnier. « Chut ! » répondit-il.

Nous passions devant un bar, il s’arrêta pour nous payer à boire, et pour s’amuser, paya avec un billet, ramassa la monnaie, remit un billet, et encore un … et partit avec les poches pleines d’un tas de monnaie, façon symbolique de montrer qu’il repartait plus riche qu’en arrivant.

Il y avait dans le camp des prisonniers venant d’Afrique du nord, et d’Afrique de l’ouest. Il y avait aussi des Indochinois, qui avaient réussi à monter une petite boutique où ils vendaient des crêpes pour quelques sous.

Il y avait des moutons dans une partie de l’enceinte du camp. Un jour, nous vîmes un prisonnier d’Afrique du nord courir, empoigner un mouton par les pattes, l’enfourcher sur son cou, et se mettre à courir vers les baraquements, sous les balles des gardiens. Quand les allemands arrivèrent dans le baraquement, le mouton avait été dépecé, les morceaux répartis et toute trace en avait disparu.

Les Africains se considéraient comme Français avant tout. Deux d’entre eux, l’un instituteur et l’autre écrivain public, écrivaient un français parfait. Ils aimaient faire des concours d’orthographe, et venaient me chercher pour organiser les dictées.

Il y avait tous les corps de métiers dans le camp : Des tailleurs étaient capable de faire des costumes civils à partir de couvertures, pour les évadés. Certains faisaient la lessive contre un peu de nourriture, un bout de pain.

Un convoi de prisonniers partit en Allemagne. Je faillis partir, mais tombai malade et fus par chance à l’infirmerie à ce moment là.

Successivement, au printemps, différentes rumeurs de libération parcoururent le camp :

Les bretons (les allemands essayèrent de flirter avec les régionalistes, Alsaciens et bretons entre autres). Je dis que j’étais breton (j’étais né à Brest). Ca ne marcha pas. Un peu plus tard, les moissons approchant et les campagnes manquant de bras, un bruit courut sur la libération de paysans. Je dis que j’étais paysan (en bricolant les registres). Et cette fois là, cela marcha. Je fus libéré avec un contingent de paysans.

Retour par le train (sans billet) altercation avec un contrôleur.

Arrivée à la gare de Château Renault. Retour à pied depuis la Gare. Sale gueule, mal rasé, Claude venu à ma rencontre, surpris, me dit « bonjour monsieur »

Ensuite j’étais chez Maurice (mon beau frère) comme ouvrier agricole. J’allais souvent travailler dans les vignes de tonton Ménard, il y avait une petite maison dans les vignes avec des poèmes écrits sur les murs par tonton Ménard, de sa belle écriture régulière.

Maurice avait un moulin, dans lequel il cacha des parachutistes (dont un radio). Les allées et venues autour d’un moulin ne surprenaient personne, c’était l’endroit idéal. Certaines toiles de parachute servirent à réparer les tamis pour la farine, d’autres à faire des chemises.

Souvenirs recueillis par Alain auprès de son père René