115-Nelly à Southall (England)
A la Faculté des Lettres de Poitiers , il était une tradition , d’inciter et même « d’obliger » les étudiants en Anglais à passer une année en Angleterre comme assistants dans des Grammar School .
En 1953 Nelly s’inscrit et tire le bon numéro avec une affectation dans la banlieue de Londres dans la « Greenford Grammar School » .
Elle est accueillie à Londres par le professeur de Français qui la prévient qu’une belle journée ensoleillée comme cela , avec un ciel « crystal blue » était l’exception et que cela ne se reproduirai que 5 ou 6 fois par an . Dans un français impeccable il lui indique qu’elle pourra être logée chez le Doctor Olive qui possède une superbe maison « Georgienne » .
En effet Grove House , est une demeure historique , 17ème 18ème qui est un véritable musée , et même la chambre de Nelly est meublée de « valuable furniture » dont elle doit prendre soin ! : crédence 13ème siècle , table et chaises du 12ème .
Et la bonne surprise de cet hébergement sera la rencontre avec les voisins du dessus ; Betty , « jolie , adorable , 24 ans qui en paraît 18 , professeur de diction , et son mari Peter qui finit ses études de Dentiste » . 
Betty est actrice et aide à monter des pièces de théâtre et lui propose aussitôt de l’emmener aux répètitions !
C’est l’occasion de n’écouter que de l’excellent anglais ( Betty a suivi les cours de la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art .
Le Directeur de la Grammar School , avant la prière du matin fait un petit discours « to welcome mademoiselle Rebière , the french assistant »… tous les regards se portent vers la tribune où se tient Nelly !!
Nelly va chercher sa carte de travail ( à cette époque , sans carte de travail on vous remet dans le bateau pour le continent ) , et après une visite au « British Council » , elle accueille à l’arrivée du « boat-train » ses copines Maryvonne et Mickey avant leur départ pour Derby et Birmingham .
Quand elle fut construite en 1939 , la Greenford County School était une Grammar school pour garçons et filles elle était devenue indispensable par suite de la rapide augmentation de population du « Municipal Borough of Ealing » .
En France à la même époque on en est encore à un enseignement secondaire réservé à une élite ..aussi Nelly s’émerveille t elle de cette « modern school » , immense : 1000 élèves avec une foule de profs !
Il faut dire que le Great London compte 8 million d’habitants .
( la France n’avait pas encore connu le « Baby-Boom » ) La carte ci-dessus montre la situation de Greenford dans le grand ouest de Londres .
Nelly revient pour les vacances de Noël et je frise le ridicule avec une démarche de mon père auprès du père de Nelly pour une demande en mariage ….acceptée .
L’éventualité d’une noce à tout casser en Corrèze n’étant pas envisagée , le père de Nelly , toujours très généreux , réussit le tour de force de négocier l’achat d’une 4 chevaux Renault comme cadeau de noce , alors que le délais normal est d’une bonne année.
Je suis chargé d’aller la réceptionner en bout de chaîne à Boulogne Billancourt .
Un peu affolé par cette délicate mission , je juge prudent de faire contrôler par un moniteur d’auto école de Poitiers mon aptitude à conduire cette petite voiture à moteur arrière !! je réussis donc à la ramener à Langeais en respectant les vitesses de « rodage » .
(on a presque oublié le sens du mot rodage : dans un moteur entre le piston et le cylindre comment réaliser l’étanchéité : c’est le rôle des segments . Mais la pression de l’explosion du mélange essence-air est telle que l’étancheïté de la chambre d’explosion repose sur le parfait contact entre le segment et le cylindre , celui –ci ne s’obtient qu’après usure des surfaces en contact pendant le rodage !!!)
Je ne suis pas doué pour accomplir les formalités administratives d’un mariage en France ! et ma visite à la mairie de Poitiers me met le moral à zéro (avec en prime l’obligation d’une prise de sang ! à l’époque cette perspective me faisait « tourner de l’œil ») …mais Nelly bien traitée à l’Ambassade de France m’indique alors que la seule condition pour se marier en Angleterre est de séjourner 8 jours sur la seule présentation du passeport ….Et comme la France reconnaît les lois de l’Angleterre , le mariage Français serait automatique !!! (tellement automatique que le Consulat de France à Londres ne s’était pas donné la peine de remplir le livret de famille ).
Je suis incapable de raconter toutes les activités culturelles de Nelly à Londres , je lui laisse la parole .
« L’année 1953-54 fut l’une des plus belles année de ma vie , imaginez un peu ! habiter Londres pendant un an , encore maintenant 50 ans plus tard , quelle nostalgie de ce temps si heureux .
J’habitai donc chez Doctor Olive à Grove House , maison historique , dans une chambre avec des meubles des 11ème , 12ème , 17ème et 18ème siècle dont je devais prendre grand soin .
J’étais « on call » les week-ends pour prendre les appels des patients et les communiquer à Doctor Olive quand elle rentrait des visites de nuit et continuer son travail .
La semaine , je la passais à Greenford Grammar School où j’étais l’assistant du professeur de francais avec 18 heures de cours de 40 minutes en compagnie de petits groupes d’élèves auquels j’apprenai à parler français au cours de discussions sur des sujets variés et d’interprétation de pièces de théâtre .
J’avais de nombreuses amies parmi les professeurs : Miss Bunting , une Irlandaise m’enmenait aux « promenade concerts » à Londres , une amie Hindoue m’invitait à diner chez elle , d’autres m’entrainaient à des visites de musée ou au théatre .
L’école finissait tôt et je pouvai aller à Londres presque tous les jours , les musées étant gratuits : je pouvais me permettre d’aller voir un seul tableau pendant une demie heure ….et autant que je voulais .
J’allais aussi prendre des cours au British Council pour préparer le CAPES ( certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire) , des cours variés et de bonne qualité où je rencontrais des étudiants venus du monde entier , interessants mais parfois un peu accaparants , les “french girl” ayant la réputation d’être très accessibles à l’époque !
Après ma passion pour les tableaux dans les musées , ce que je préferais c’était le théatre , j’ai eu la chance de voir jouer Lauwrence Olivier , Vivien Leigh et bien d’autres …d’assister à des représentations de Shakespeare dans les parcs à la belle saison .
Les possibilités de se cultiver dans cette capitale sont immenses et je regretterai toujours de ne pas y être resté .
Parlons un peu de ma vie à Southall : à la maison , au dessus de moi vivait un jeune couple : Peter et Betty Goddard qui sont devenus mes meilleurs amis pour toujours .
Les journées et les soirées passées avec eux étaient merveilleuses , brillantes , spirituelles , ils étaient cultivés dans tous les domaines et affectueux pour une pauvre exilée loin de son pays et des siens .
Betty comédienne , me faisait assister aux répétitions des pièces qu’elle montait …et c’était pour moi , qui aime le théâtre , une joie immense .
Dans Southall , je m’étais fait des amis grâce aux amis du WEA (Workman Education Association )j’y étai inscrite à plusieurs cours de litterrature , d’histoire , de politique … cours gratuits faits par des professeurs d’Université de bonne tenue , dispensés après 18 heures pour les ouvriérs , salariés et employés de toute sorte ; j’ai beaucoup admiré cette Angleterre sociale qui offrait une chance d’éducation à tout le monde , sans aucune discrimination de niveau d’étude ou de d’âge .
Mes nouveaux amis m’invitaient à diner et m’emmenaient dans toutes sortes de clubs : « Old Time dancing » ….. « Wine club » …et même au temple protestant à la bénédiction des moissons …et aux mariages de parents …Pas de solitude dans une vie anglaise , du temps libre , choix de nombreuses occupations , joie de vivre et surtout une grande gentillesse dans les rapports humains…on se sentait toujours bienvenus , complimentés , aimés même …alors qu’en France , l’agressivité était de mise et que je pleurai en traversant Paris lors des petites vacances .
Et voilà , je pourrai en raconter bien plus mais je préfère m’arrêter car je deviens triste en repensant trop à mon année anglaise qui s’est fini avec mon mariage avec Claude…bien documenté par ce dernier
Bye-bye and take care dears .
( souvenirs par Nelly Rebière le 14 avril 2014 )
Début Juillet me voilà donc dans le train pour Dieppe , je ne suis jamais sorti de France contrairement à Nelly dont les voyages en Italie , Angleterre m’impressionnaient beaucoup . Je parlai en Anglais avec un accent épouvantable hérité de mon premier prof d’Anglais : « la mère book » et disposait d’un vocabulaire minimal . J’étrennai mon premier passeport . De plus j’ignorai ma résistance au mal de mer.
Heureusement que Nelly avec l’aide de Peter et Betty m’entourèrent de leurs attention car « j’arrivai sur la lune » .
Ma révision tardive du vocabulaire du « Novion » ne me permettait pas une conversation suivie mais grâce au français de Betty et à la gentillesse de Peter je repris confiance dans ma possible adaptation .
Les anglais parlent lentement pendant une minute pour se faire comprendre mais reprennent aussitôt leur débit normal …
Mais il restait la redoutable épreuve de la cérémonie au Town Hall .
Et quel Town Hall !!
La cérémonie Anglaise ne se résume pas comme en France au traditionnel « voulez-vous prendre pour épouse » …il suffit de dire Oui …c’est à la portée de tout le monde …mais en Angleterre il faut répéter des phrases …et là je cale !!!
“I call upon these persons, here present, to witness that I Claude Josset do take thee Nelly Rebière to be my lawful wedded wife.
I promise that I will respect you as an individual, support you through difficult times, rejoice with you through happy times, be loyal to you always and, above all, love you as my wife and friend. (là ça va encore)
I promise to care for you above all others, to give you my love and friendship, support and comfort, and to respect and cherish you throughout our lives together.
I give you this ring as a token of our love and marriage, as a symbol of all that we share and in recognition of our life together ” . ( je ne comprends plus rien !)
Mon accent anglais étant épouvantable rendant le texte incompréhensible il s’ensuivit une Panique des officiels …même parmi les Indiens , les Pakis , les immigrés du Commonwealth ….ils n’avaient jamais vu un tel cas ….on recherche une traduction en français …ouf ! la cérémonie est peut-être sauvée. . ….mais …en manière juridique pour les traductions on adopte le mot à mot :
Je commence en Français , la lecture de la traduction :
« j’appelle ces personnes , ici présentes , de témoigner que moi Claude Josset je te prends Nelly Rebière pour ma femme légale . Je promet que je te respecterai en temps qu’individu , t’ aiderai dans les moments difficiles , partagerai avec toi dans les moments heureux , serai toujours loyal partout avec toi et au dessus de tout , t’ aimerai comme ma femme et mon amie . Devant la consternation des officiels et témoins qui se demandent si finalement je comprends le français , j’accélérai le débit de mon français incompréhensible et arrivai ensuite à l’échange des bagues au soulagement de l’assistance convaincue que Nelly se mariait avec un immigré débile .
Doctor Olive ajoute sa signature sur le document officiel
Heureusement on retombe maintenant dans la tradition avec le lancer de riz à la sortie.
La seule preuve de ce mariage à Londres est ce certificat , rempli à la main , sur un registre à souche qui a toujours fait l’étonnement des fonctionnaires français !
La suite est un rêve , le repas est retenu dans un grand restaurant de Londres le « Cumberland » près de Picadilly Circus d’un luxe inoui. Nous y allons dans la Bentley de Docteur Olive .
Jamais de ma vie je n’avais vu un tel décorum sur la table , mais il faut croire que j’en ai été marqué à vie , car depuis ce jour mémorable je mange avec la fourchette dans la main gauche en installant les aliments (même les petits pois ) sur le dos de la fourchette !!!
Particularité : en Angleterre on présente le côté intérieur des couverts, car les armoiries se trouvent à l’intérieur.
Depuis ce jour , à chaque voyage à Londres ( une bonne trentaine !) le passage à Picadilly Circus était obligatoire précèdant une marche dans Regent Street .
Mais , attention , l’année scolaire anglaise n’était pas finie , et Nelly devait retourner vers ses charmants élèves .
Quand à moi je continuai à découvrir toutes les particularités « technologiques » de l’Angleterre : la distribution électrique en 240 volts monophasé sans disjoncteur différentiel mais avec des circuits de terre essentiels pour la sécurité , (une prise n’était accessible que lorsque la fiche de terre ouvrait l’accès aux phases) , avec une débauche de lumière ( lampes de 100 à 150 watts ….en France on en été à 25 watts !!) , toutes les pièces allumées en permanence , avec des faux foyers de charbon lumineux et animés de 3000 watts ….seule ombre au tableau : les fumées noires des centrales thermiques le long de la Tamise …
A cette époque je me lavai les pieds et les fesses dans une bassine d’eau tiède , aussi de voir que toutes les petites maisons anglaise que je visitai avaient une salle de bain (qu’on me faisait visiter des mon arrivée chez les amis de Nelly ) quel que soit le niveau social , cela me faisait rêver !!!
Afin de tester mon intégration à la vie anglaise , je grimpai sur un vélo pour rouler à gauche dans des rues peu fréquentées …expérience délicate et dangereuse qui me permis ensuite de revenir régulièrement avec une voiture !
Les vacances « anglaises » arrivant enfin ( le 31 Juillet ) , je découvris le programme du voyage de noce dans le Devon (concocté par Nelly)!
D’abord le train anglais qui nous emmenai …datant un peu du 19ème siècle . C’est l’inconvénient d’un pays qui a inventé ce mode de locomotion . Avec des wagons voyageurs sans couloir , chaque compartiment accessible depuis le quai . Et puis les locomotives à charbon qui commençaient à disparaître en France .
Arrivés à Totnes , nous allions remonter encore dans le temps avec un train 1900 !!! jusqu’à Kingsbridge en plein brouillard .
Sur le quai …surprise ; rien que des jeunes mariés en voyage de noce …négociations pour monter à 4 dans un taxi (deux couples …vive la capacité des taxis anglais ) .
Alors là , je n’avais jamais vu ça , comment conduire quand on n’y voit qu’à 3 mètres (9 feet ) question d’habitude .
Notre pension de famille est pittoresque avec un salon et une salle à manger ….et des bungalows (cabanes en planche avec toit en papier goudronné laissant passer la pluie goutte à goutte ( il suffit de s’écarter de la fuite ) .
Mais le moins drôle ce sont les repas , malgré les tickets de rationnement fournis par Nelly …en dehors de la soupe …rien dans l’assiette , je me vengeais en tartinant de la « ketchup » sur du pain en tranche ….on devait excuser ce « franchie » aux goûts bizarres et forcément mal élevé .
Entre deux averses nous profitons de ce cadre magnifique totalement préservé comme savent le protéger les anglais .
Malgré la pluie et cette faim , ce séjour à l’anglaise est inoubliable .
Le retour vers Londres est très spécial …la réserve de Livres Sterling de Nelly étant en baisse , je propose l’hitch-hiking pour le retour ….très difficile à deux ….cependant nous réussissons à arrêter une Rolls-Royce avec chauffeur qui nous avance de quelques Milles jusqu’à un manoir au bord d’un lac …avec Cygnes !!!
Plus loin , notre comportement …suspect nous fait interpeller par un policier et au poste de police on fait remarquer à Nelly qu’elle doit quitter le Royaume Unis au plus vite !!
Devant ce danger « de reconduite à la frontière » nous reprenons les transports en commun .
Ce retour , l’au revoir avec Peter et Betty et l’arrivée en France où bizarrement tout le monde nous agresse ….fait pleurer Nelly …et la conforte dans son rêve : j’aurai du travailler à Londres et ne pas revenir dans ce sale pays !!!!!!
Prochain épisode : la vie en France !!












