49a- Le Boulay
Le Boulay
René et Fernande Josset tout juste mariés sont nommés instituteurs au Boulay à la rentrée d’Octobre 1931 .
Le Boulay est un petit village du nord du département d’Indre et Loire à 5 km de la ville de Chateaurenault (350 habitants).
La limite du département passe à moins d’un kilomètre du centre du bourg suivant un ruisseau : la Glaise (nom Gaulois qui signifie « claire ») qui marque la limite du département d’Indre et Loire avec le Loir et Cher et avec la commune d’Authon .
Le lavoir sur la Glaise était très fréquenté …avant les machines à laver. Il fallait charger sur la brouette : une grande bassine contenant le linge qui sortait de la lessiveuse , mais ….à propos , qui se souvient de ce que c’est une lessiveuse !
La lessiveuse est un récipient en fer galvanisé d’ une contenance de 50 l d’eau qui comporte un double fond amovible sur lequel est fixé un tube avec en haut un pommeau qui arrose le linge d’eau bouillante (voir les dessins et photos).
L’eau avec la lessive redescend en traversant le linge et retombant au fond pour remonter à nouveau .
Voici une photo qui précise cette description .
Contrairement au dessin le chauffage de la lessiveuse se faisait au feu de bois dans la cheminée !
Ensuite le linge est retiré de la lessiveuse et mis dans une grande bassine placée sur la brouette .
Sur la brouette également prend place le matériel : la
brosse de chiendent , le savon de marseilles et le litre d’eau de javel pour les taches récalcitrantes , et le battoir pour battre le linge !!
En route pour le lavoir au bord de la rivière .
Dans le lavoir , les laveuses étaient à genoux dans des boites en bois .
Pour rendre la position plus confortable , on pouvait mettre de la paille ou des chiffons dans la boite .
pour rincer le linge , il fallait l’agiter dans la rivière , puis le frapper avec la batte en bois pour faire sortir le savon .
C’est le bruit des battes doublé par l’écho , frappant sur le linge qui rythmait les conversations entre les femmes , les obligeant à hausser le ton , d’où le niveau sonore incroyable des conversations que l’on pouvait entendre à distance ! Performance physique que pouvoir converser avec le maniement énergique du battoir .
L’école , sur la place du village , était proche de l’église et du presbytère , et chose bizarre , en l’absence de Curé les instituteurs René et Fernande Josset furent logés dans le presbytère :voir photo ! et c’est dans ce lieu que naquit Claude le 27 Juillet 1932 !
Il y avait des règles parmi les instituteurs : d’abord se marier avec une institutrice , ensuite n’avoir des enfants que pendant les vacances scolaires , enfin pour les éventuels congés de maladie : se remplacer mutuellement !
Les tétées et les change-couches devaient se passer aux récréations .
Mais les filles de la grande classe pouvaient donner un coup de main .
Après la naissance de Claude , René et Fernande quittèrent le presbytère et emménagèrent dans le logement adjacent à l’école sommairement remis à neuf !!
(René et sa soeur Paulette devant la porte du logement , sous la glycine )
Les repas se passaient en famille , pendant le repas de midi , la porte entre la cuisine des instituteurs et la « cantine » restait ouverte .
Les enfants apportaient leur repas et leur « chopine » , il fallait vérifier , par la couleur qu’il y avait bien de l’eau dans le vin , l’eau pure était proscrite dans une campagne où les tas de fumier étaient toujours à coté des puits ! Cependant la femme de ménage des instituteurs faisait tous les jours une soupe de légumes (les enfants amenaient les légumes).
Seule la cuisine était chauffée par une cuisinière qu’il fallait rallumer chaque matin . En cas de maladie , on pouvait allumer un petit poêle à bois dans la chambre , avec une grosse bûche , le feu pouvait couver jusqu’au lendemain matin .
Au point de vue sanitaire , l’unique puits de l’école creusé à 12m , équipé d’une pompe , fournissait une eau suspecte , chargée en matières organiques (proximité des tas de fumier de la ferme du couvent ..ou du cimetière voisin !!!) . Il fallait faire bouillir l’eau de boisson.
Sur cette photo on voit , à gauche l’école ,avec la cour de récréation des filles , l’église , au fond au centre la ferme du Couvent , et à droite le presbytère , cette photo est ancienne car le préau des filles n’est pas construit .
L’école « mixte » , garçons fille ( une honte disait le curé de Monthodon – Le Boulay) comprenait deux classes , la petite classe des préparatoires aux élémentaires , la grande classe du cours moyen au certificat d’études .
sur cette photo , le préau est adossé au mur de la place du village
Le curé s’était vu interdire de franchir la grille de l’école …mon père ne transigeait pas sur la laïcité .
La performance de l’école était le niveau de réussite au Certif et malgré quelques cas , celui-ci était très bon .
Le plan de l’école n’est peut-être pas très lisible , mais il montre l’imbrication de l’école et du logement des instituteurs .
Après la défaite de 1940 , la « grande classe » de René Josset fut réquisitionnée par les Allemands pour en faire un dortoir pour les prisonniers de guerre français affectés aux travaux des champs .
Claude adorait retrouver les prisonniers français qui rentraient au dortoir tous les soirs , mais il se faisait parfois expulser manu militari par la sentinelle allemande (voir photo ci-après).
Sous le préau des garçons , il y avait une énorme échelle double ou triple , je ne sais plus, qu’on appelait « l’échelle des pompiers » or il n’y avait pas de pompiers au Boulay !
Mes souvenirs d’incendie , généralement la foudre tombée sur un « pailler » : c’était la chaîne des habitants avec des seaux puisant de l’eau dans la mare voisine .
Après quelques mois d’une classe unique avec ma mère comme unique institutrice , un jeune instituteur : Monsieur Néron fut nommé et récupéra la grande classe .
Mon père , prisonnier fut libéré en 1941 , mais ….comme ouvrier agricole et ne put récupérer son poste d’instituteur .
Cet emploi « d’ouvrier agricole » , il dût l’exercer pendant deux ans chez mon oncle , à Saint Christophe sur le Nais :35km à vélo chaque semaine pour s’y rendre !
Pour survivre , il y avait le jardin , le poulailler , le clapier , et un pré de luzerne qui procurait le foin pour passer l’hiver .
Mon père avait rêvé de transformer ce pré en terrain de basket , les restes de ce rêve étaient les deux panneaux de basket bricolés par le charron du village qui finirent par pourrir sur pieds .
La pénurie d’alimentation se faisant plus difficile à supporter , il nous fallut louer des « rangs de champs » chez un agriculteur pour récolter pommes de terre , navets , topinambours , ….
L’auto-suffisance était impressionnante , le « Larousse Ménager » de la bibliothèque contenait toutes les recettes pour faire du savon , des teintures , des apéritifs , du sucre….de betterave .
Mon père se lança avec succès dans l’apiculture , à cette époque , sans traitements les abeilles prospéraient , il construisit ses ruches lui-même selon les plans de l’Abbé Waré , et il suffisait de recueillir les essaims d’abeilles ;
Au lieu d’avoir un corps de ruche qui contient le domaine de la reine , le couvain (la nurserie) surmonté de Hausses qui contiennent les réserves de miel , on entassait des hausses identiques , sachant que les abeilles stockent dans les hausses supérieures leurs réserves de miel pour l’hiver : la sagesse de l’apiculteur était de laisser suffisamment de miel aux abeilles pour passer l’hiver .
Cependant la ruche Waré ne comporte pas de cadres de bois pour supporter les rayons de miel , on se contente , avec un pinceau trempé dans de la cire liquide de tracer une amorce de rayon sur une barrette de bois , a partir de cette amorce les ouvrières vont bâtir un rayon rectiligne (pas toujours)
Afin de satisfaire notre curiosité , nous avions réalisé une ruche avec une petite fenêtre vitrée pour observer l’intérieur . Mais les abeilles n’aiment pas beaucoup les fenêtres …et les enduisent de propolis (comme tous les fentes de la ruche) .
Grace à une loupe placée devant l’objectif d’un appareil photo je pus photographier les abeilles sur la planchette à l’entrée de la ruche .
L’avantage d’avoir des ruches près de sa maison c’est que les abeilles vous connaissent , peut-être par l’odeur ??? mais les visiteurs étrangers qui s’approchent trop près des ruches ont de grandes chances de se voir piquer .
Notre grande chance c’était d’habiter au milieu des tilleuls : quel bon miel le miel de tilleul , clair , liquide , parfumé .
Mon rapport idyllique avec les abeilles se termina par une
série de piqûres d’abeilles récoltées dans le rucher d’Emile Aron , le Maire du Boulay , qui avait été absent pendant cinq ans (obligé de fuir en Suisse pour échapper à la gestapo !). Devant mes enflures impressionnantes , le Docteur déclara que j’étais devenu allergique aux piqûres d’abeilles et que la prochaine piqûre me serait fatale ..ce fut la fin de ma carrière d’apiculteur .
En 1942 , ayant passé le D.E.P.P ( Le régime de Vichy avait institué cet examen que devaient passer les enfants pour entrer en 6e ), je grimpai sur un petit vélo , acheté miraculeusement en cette période de pénurie pour aller faire ma rentrée au Cours Complémentaire de Château-Renault .
La ville de Château-Renault était , à l’époque , la capitale du cuir à semelle !
C’est , paraît-il , Diane de Poitiers favorite d’Henri2 qui ne supportait plus lors de ses séjours à Vendôme , l’odeur nauséabonde des tanneries , c’est donc au 16ème siècle que les tanneries furent installées à Château-Renault.
Les écorces de chêne et la présence d’un cours d’eau riche en carbonate de calcium ont été la cause de cette prospérité des tanneries.
La ville été empuantie par le traitement des peaux , surtout l’été , à la limite du supportable dans la partie basse de la ville . Cette odeur fait partie des bons souvenirs de mon enfance , j’ai retrouvé cette odeur dans les souks de Fez .
(écharnage des peaux dans une tannerie de Chateaurenault )
Les hivers 43 , 44 , 45 ont été particulièrement rudes car sur mon vélo malgré les peaux de lapin qui me servaient de mitaines mes mains devenaient parfois insensibles . A ce propos un incident comique par – 10°C : la graisse de la roue libre du vélo qui gèle, qui bloque le cliquet , et qui n’entraîne plus le vélo : la seule solution était de faire pipi sur le pignon pour le dégeler et reprendre la route .
Le Cours Complémentaire de Chateaurenault était un ascenseur social efficace , le Directeur : « le père Book » répartissait les élèves en trois groupes , dans l’ordre décroissant des mérites : le concours de l’Ecole Normale de Tours , le concours de l’Ecole Normale de Blois , le concours d’entrée aux Chemins de fer .
Sa pédagogie était le bourrage de crâne , qui avait ses mérites dans des domaines aussi variés que la grammaire , l’orthographe , l’histoire et la géographie le tout cumulé avec la direction du Cours Complémentaire.
Sa femme , « la mère Book » enseignait l’anglais avec un accent franchouillard , le Carpentier Fialip avait un
système de phonétique spécial mais ignoré superbement par la « mère book » , mes progrès en Anglais furent stoppés nets quand j’épinglai une patte de lapin dans son dos ! je devins son cancre favori .
J’avais la spécialité de recevoir des raclées mémorables par le Père Book ( avec saignement de nez en prime) à chacune de mes incartades.
Heureusement , il y avait Monsieur Combette , prof de math-sciences , un magicien de la pédagogie qui avait le don de déclencher chez ses élèves une vocation scientifique , et celui-ci plaidait ma cause.
Son enseignement m’a suivi jusqu’à la Fac de Sciences !!!
Mon admiration pour lui fut encore renforcée lorsque je le vis commander les FFI de Château-Renault à la libération .
Après avoir organisé ma première grève ….de la cantine , sans avertir mes parents je sortais de l’école pour acheter mon pain et une tranche de jambon …le même prix que la cantine !
Cette liberté acquise , je me promenai entre midi et deux heures avec quelques lascars , un beau jour nous nous aperçûmes que la tour qui dominait la ville avait été équipée d’échelles par les pompiers afin que les géomètres puissent y installer une mire .
Quelle aubaine pour des garnements , dominant notre vertige nous fûmes 4 à nous hisser à 25m de haut au sommet du donjon……quelle vue !!
En 1942 la naissance de ma sœur Colette mit fin à mon statut de fils unique , mais mes dix ans d’avance m’ont toujours conféré un statut spécial dans la famille , surtout à l’évocation des fastes de l’avant-guerre : voiture à pédale , vacances au bord de la mer , séjour à Paris , repas au restaurant (je croyais qu’il était obligatoire de manger tout ce qui était servi dans l’assiette !).
Mon prestige au Cours Complémentaire atteint son maximum lorsque je mis en place « l’assurance carreaux » , car dans la cour de récréation , entourée des fenêtres , il était fréquent qu’un ballon ou une balle casse une vitre …..le prix à payer était exorbitant par rapport à notre maigre argent de poche , mais avec une quarantaine d’adhérents et avec une cotisation minime , le prix de la vitre fut désormais payé sans douleur !
Incroyable : le petit village du Boulay était desservi par un chemin de fer à voie étroite : la CFD .
Les Chemins de Fer Départementaux étaient couramment appelée Compagnie Foutue D’avance !!et le train « le pain sec » !!
La gare du Boulay était située à 300m à l’ouest du bourg , sur la route du Sentier , la voie franchissait la route par un passage à niveau non gardé , mais la proximité de la gare faisait que le train arrivait à très faible vitesse .
La compagnie CFD exploitait en concession un réseau à voie métrique d’intérêt local dans le Nord du département d’Indre et Loire:
ce réseau nord comportait les lignes de Port Boulet à Chateau-Renault 104kms, avec embranchement de Rillé-Hommes à Fondetes 26kms.
Ce réseau nord fut le premier réseau exploité par les CFD dés le 10 Mars 1885. Il fut supprimé en 1949.
Les locomotives utilisées sur les réseaux d’Indre et Loire de la compagnie CFD

étaient constituées des types: 030, 031, 130. Toutes ces locomotives étaient des loco-tenders, c’est à dire sans tender. ( elle tranportaient leur propre réserve de charbon !)
La compagnie utilisa aussi des autorails dés 1924 avec des engins assez rudimentaires . Par la suite le réseau fut équipé d’ autorails Billard A135D et A80D.
Les wagons ne bénéficiaient pas d’un système de freinage général , l’aide mécanicien circulait sur les marchepieds (il n’y avait pas de couloir) pour faire payer les passagers et dans la grande descente vers Chateaurenault , il regagnait le dernier wagon et serrait un frein sur ce wagon pour ralentir le convoi , en prévision du croisement avec la nationale 10 !!! un jour j’entendis des cris du cheminot : « la vis est foirée » y a plus de freins ….et nous franchîmes la nationale à 50km /h …avec des sifflements désespérés .
Si la descente posait problème , le retour était problématique , si le convoi était trop chargé , les roues de la locomotive patinaient , et curieusement cette rotation des roues à vide consommait de la vapeur gaspillée dans ce sur –place ….et en haut de la côte …il n’y avait plus d’eau , la ferme voisine fournissait une dizaine de seaux d’eau et le train repartait avec un certain retard .
La protection des rails dans la traversée des routes était sommaire et c’est là que se produisaient les déraillements ( en 1938 , au Boulay , deux jours de suite ) .
Les vieilles machines à vapeur cédèrent la place à des locotracteurs diesel …….
Puis le trafic marchandise étant concurrencé par la route , on vit des autorails assurer le maigre trafic voyageur et petits colis .
La circulation des trains cessa dans les années 50 et les gares furent mises en vente en 1952 !
La période faste de mes études au Cours Complémentaire de Chateaurenault prit fin en 1947 avec ma rentrée au Lycée Descartes …..et mon arrivée dans la grande ville de Tours .
La façade de l’édifice en dit long sur le prestige de ce Lycée .
La loi du 11 floréal an X (1er mai 1802) contresignée par le Premier Consul Bonaparte avait prévu la fondation d’un lycée dans le ressort de chaque tribunal d’appel. C’est finalement à Orléans qu’est implanté le lycée du ressort, au grand désespoir du préfet d’Indre-et-Loire et du maire de la ville de Tours
Le 16 février 1807, au camp de Preussich, à un quart de lieue du village d’Eylau, une semaine après la célèbre bataille, l’empereur Napoléon Ier signe le décret transformant l’établissement en « école secondaire communale », lui conférant ainsi une reconnaissance stable et officielle. En mai 1807, l’école compte six professeurs. Le 16 février 1809, un nouveau décret impérial érige l’école en « collège communal ». Et le 16 mai 1830, une ordonnance de Charles X transforme le collège communal en « collège royal », préparant ainsi la voie à l’érection en lycée de plein exercice.
Quelques jours après la Révolution de Février 1848, un décret du Gouvernement provisoire de la République, en date du 28 février, attribue de facto la dénomination de « lycée » aux anciens « collèges royaux ». On parle alors du « Lycée national de Tours », qui deviendra « Lycée impérial » en février 1853.






















