60 - François Lopez
François Lopez ( François Lopez est le père d’ Olivier Lopez ami de Mylène Josset )
La S.M.N.(Société Métallurgie de Normandie ) L’usine sidérurgique complètement intégrée est située à 4 kilomètres de Caen, au voisinage immédiat de l’Orne.
Sa construction débuta en 1912 et la première coulée de fonte eut lieu en 1917. Les installations furent complétées progressivement entre les deux guerres et sa production atteignait 350.000 tonnes en 1940.
Le 15 Juin 1940, les hauts fourneaux furent éteints et l’usine mena sous l’occupation une vie de plus en plus difficile et ralentie. En 1944, la bataille de Normandie et les bombardements ne laissèrent qu’un amas de ruines.
Après une reconstruction qui demanda plus de cinq ans, le premier haut fourneau était rallumé en Décembre 1950. En 1952, l’usine rénovée avait retrouvé sa capacité.
En expansion constante jusqu’en 1974, elle a dû ensuite s’adapter au nouvel environnement sidérurgique. A partir de 1986, la SMN s’est spécialisée dans la production de fil machine de qualité.
Malgré tous ces efforts la SMN ferme définitivement en Novembre 1993.
Depuis la fermeture de l’usine, François Lopez et Jacques Dauphin collectent tous les documents se rapportant à la S.M.N.
Leur but, en protégeant et en conservant ces archives (archives écrites, photos, témoignages, journal de l’entreprise, vidéos..), est de valoriser et faire connaître l’usine sidérurgique dans son ensemble (le site de production, les bâtiments, les hommes qui y ont travaillé, la cité ouvrière du Plateau à côté de l’usine, les infrastructures liées à la S.M.N., les associations culturelles et sportives…).
François Lopez témoigne :
L’alliance du fer, du feu et de l’eau nous amène tout naturellement à parler de la S.M.N.
Elle domine en seigneur toute la région. A l’intérieur, elle se cloisonne en secteurs. Je vais vous parler de l’un d’eux : les laminoirs.
C’est une installation de transformation de l’acier pour l’amener au produit final commercialisé. Le métal se présente sous la forme d’une barre d’acier de 105 mm de section et de 16 m de long, appelée “billette”. Chauffée à la température de 1100° environ, la barre passe dans un train de laminage en continu.
Les passes successives dans les cages composées de deux cylindres cannelés tournant en sens inverse, transforment la billette en produit fini. C’est le principe du rouleau à pâtisserie que l’on roule sur la pâte. à chaque passe, la section diminue et bien sûr, la longueur augmente. C’est ainsi qu’une billette de 16 m de long, de section carrée de 105 mm, se trouve transformée en une bobine de fil de 5.5 mm de diamètre et de près de 6 km de long.
Le fer subit toutes ces diminutions de section, mais parfois, il se rebelle devant le Maître : le lamineur.
C’est un rude métier qui m’a laissé quelques souvenirs très forts. C’était en Octobre 1967, j’étais de poste, de 14h00 à 22h et je travaillais pour la première fois en production. L’installation fonctionnait très mal, ce jour-là, pour des raisons “obscures” à mes yeux. En effet, entre deux cages,
la barre ondulait, comme si elle dansait, puis le rythme s’accélérait brutalement, elle plissait, bouclait et se tordait, comme de douleur, dans un amas de ferrailles entrelacé. C’était l’incident de laminage dans toute sa splendeur, la barre rouge, presque blanche, gisait là entre les deux cages. Je vous laisse imaginer le travail physique pour dégager cette ferraille. Il y avait 1,400 tonnes à déblayer.
L’arrêt de production pouvait être de 10 mn à 2 h selon l’importance de l’incident. Ce jour là, nous avons eu 15 incidents. Inutile de vous dire que je n’ai pas vu la couleur de mon casse-croûte. Le lendemain, vous pouvez deviner dans quel état d’esprit je prenais mon poste. Je me rappelle très bien, c’était du rond de diamètre de 10 mm en TOR. Nous avons battu le record de tonnage absolu dans cette gamme, aucun incident, et un après-midi très paisible …
Le laminage m’a apporté son lot de mystères, par exemple, cette autre journée où j’avais la responsabilité de la production et tout ce qui sortait de cette chaîne n’était pas bon au contrôle final. Après avoir tout essayé, en vain, je me décidais à tenter un coup de poker ; je faisais carrément l’inverse de ce qui me paraissait logique de faire. La réaction du fer fut immédiate et comme par enchantement, tout était bon…
Un collègue, ancien lamineur, me disait que l’entente du fer, du feu et de l’eau provoquait des phénomènes inexplicables, et seule la connaissance des secrets des maîtres des forges permettait au lamineur de maîtriser le fer. Sans référence et travaillant d’instinct, cela devenait à mes yeux de l’art, et le labeur journalier retrouvait là toute sa noblesse face à un adversaire fier et puissant.
Autre anecdote, nous étions sur une gamme de production assez complexe où l’expérience et le savoir faire comptaient plus que toutes les autres choses. Soudain, pour une raison indéterminée, la barre s’échappe de son circuit pour aller s’enrouler sur un organe tournant de la cage. Il s’en est suivi d’un véritable tir de mitraillette par l’arrachement et l’éjection de bouts de métal à 1000° de température, d’un diamètre de 9,52 mm et de 3 à 4 cm de long. Les tôles d’acier galvanisées de la toiture à 25 m de haut se sont retrouvées transpercées comme du gruyère. Je peux vous dire que pendant cette pétarade, le temps que les cisailles de sécurité jouent leur office, nous étions tous à plat ventre.
Cette autre fois où la barre sortie de son couloir semblait courir après un de mes collègues de surveillance sur le train. La barre zigzaguait mais le suivait obstinément. Je ne l’ai jamais vu courir aussi vite pour rentrer dans le local proche du train et la barre, toujours en furie, le poursuivait encore. Il s’est jeté à plat ventre sous la table où nous étions déjà … C’est comique quand cela nous revient en mémoire. Le fer savait nous rappeler à tous moments qu’il n’entendait pas se laisser dominer.
Néanmoins, pendant ces 20 années de production, de nuits comme de jours, le laminage m’a apporté de grandes joies et quelques déboires de courtes durées. La fermeture de cette installation a été pour moi comme un coup de poignard, même si le combat quotidien finissait parfois en bras de fer ( ! ). La matière reconnue de noble origine de tous temps savait réclamer son tribut. J’ai l’impression d’avoir abandonné un ami plutôt qu’un adversaire.
Aujourd’hui, c’est fini… Notre vieille dame s’en va… Salut le fer, Bonjour tristesse.
François LOPEZ

