13e - André Rigal
(présentation provisoire dans l’attente des photos illustrant ce texte) André Rigal :Un vieil instituteur rural se penche sur son passé .
Si certaines vocations ne se dessinent que très tard , telle n’est pas le cas de celle de Monsieur André Rigal , enseignant à la retraite , demeurant à Ussel où il est très honorablement connu . Sa vocation ? Il la portait quasiment en lui depuis sa naissance ! Peut-être héritée d’ un père qui , lui , en raison de contingences matérielles et familiales , n’avait pu parvenir à continuer une scolarité qui , selon toute vraisemblance , lui eut ouvert la voie à une brillante carrière . « Mon père , dit André Rigal , c’était quelqu’un de formidable , curieux de tout et doté d’une mémoire exceptionnelle . Ainsi , par jeu , il se plaisait à coller les jeunes instituteurs qui arrivaient chez nous – il connaissait par cœur les grandes villes de France et leur population ! » Monsieur Rigal père , il est vrai , chose assez rare à son époque , avait bénéficié de cours - particulièrement de latin – donnés par le curé de son village . A l’époque , la famille habite le village d’Embesse sur la commune de Thalamy et travaille sur une petite exploitation agricole . Comme beaucoup , devenu jeune homme , Mr Rigal père sera amené à quitter le pays pour gagner sa vie . Il y est poussé de plus par sa jeune épouse qui ne veut pas exercer le métier de paysanne . Ils se fixent en banlieue parisienne , à Levallois-Perret , où le chef de famille deviendra cocher de fiacre et plus tard , chauffeur de taxi lorsque les première voitures à « pétrole » feront leur apparition . En 1908, André voit le jour . trois années plus tard , en 1911 , ses parents profitant de la cession d’une ferme que leur font des parents sans enfants , décident de revenir au pays travailler la terre . C’est à Cros , trente hectares de terrain , une ferme assez importante pour l’époque . Etudiant – Paysan Voici donc la famille réinstallée dans ses conditions originelles . On oublie Paris . Ce qui n’empêchera pas le jeune André d’utiliser la langue limousine comme moyen de communication , même si ses parents n’usent que du français avec lui , son frère aîné et sa jeune sœur . La scolarité commence pour lui . Très vite , il se révèle comme un brillant élève . Sans peine il a rattrapé et suit le cours de son frère aîné . Certificat d’études primaires à douze ans comme il est d’usage à l’époque . Un diplôme auquel André Rigal attache encore une très grande valeur , tout au moins sous la forme qu’il avait alors . Il continue – il sait qu’il veut devenir instituteur- et entre comme interne à l’Ecole Primaire Supérieure d’ Ussel . Lors des congés , il fait comme tous ses camarades de l’époque , il aide aux travaux de la ferme . L’apport de ses jeunes bras ne sera pas de trop , et surtout après la disparition prématurée de son père . Quatre années d’études, de 1920 à 1924 , il passe alors le brevet élémentaire et le concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Tulle où il entre comme interne .
(André à l’extrème gauche de la photo)
C’est un matheux. Trois années d’études de 1924 à1927 . Les élèves-maîtres apprennent leur futur métier dans l’école primaire annexe , ainsi qu’en faisant des stages dans les écoles de la ville . Les vacances le conduisent toujours à Cros , où tout juste arrivé , il troque le porte-plume et le crayon pour le manche de l’outil , et les chaussures de ville pour les sabots . Mais ce n’est pas une corvée pour lui , il aime la nature et le travail de la terre . A 19 ans , en 1927 , il est nommé instituteur après avoir passé le brevet supérieur . Sa première affectation : Bonnefond , une commune dans le secteur de Bugeat . Pas facile de s’y rendre ! Il part de Cros de Thalamy en vélo , prend le train à Ussel tout en n’oubliant pas de faire suivre celui-ci . Direction Bugeat , mais il s’arrête à Barsanges , reprend le vélo pour finir d’arriver. Ce poste ne sera pas de longue durée . Il devance l’ appel . Une année de service militaire et il est libéré . Une carrière marquée par la stabilité A son retour , il a vingt ans , il est nommé à Saint Julien – près Bort . Il se rapproche de sa famille . Deux années dans cette école du plateau Bortois ; de quoi parfaire sa connaissance du « métier ».Le voici après à Bort , la ville chef-lieu de Canton . Une population scolaire qui n’est plus tout à fait la même que celle qu’il avait connue jusqu’alors . De 1930 à 1935 . 1935 : l’administration le nomme à Sarroux toujours sur le plateau Bortois . 1935 : l’année de son mariage avec une jeune fille elle-même enseignante , et avec laquelle ils auront en charge les deux classes mixtes de chacune trente à trente cinq élèves . Elle s’occupe des plus jeunes jusqu’au cours élémentaire de deuxième année , lui a les autres , jusqu’au CEP. Ils ne savent pas encore que cette installation durera vingt cinq années .
Mais dès lors , leur enracinement commence . André Rigal va se voir confier la tâche de secrétaire de mairie , ce qui aura pour effet de le placer en prise directe avec la vie de la commune . A cette époque , les enseignants dont la stabilité de poste est assurée , se voient généralement attribuer cette fonction qui n’est pas de tout repos , loin s’en faut ! André Rigal me confie que le premier « accroc » qu’il aura , ce sera avec ….le curé de la paroisse de Monestier-Port-Dieu . Ce dernier , au cours d’une visite à l’école , lui fera constater que les classes « géminées » - il s’agit de classes filles et garçons – ne sont pas tolérables , ce qu’il va signaler au maire de la commune . Assertion à laquelle le jeune instituteur répond avec aplomb « qu’il en fera autant de son côté !» Bien entendu , les choses en restèrent là , filles et garçons continuèrent à cohabiter comme auparavant . Mais il est vrai qu’en ce temps , de nombreux établissements scolaires avaient leurs classes respectives filles ou garçons , à Sarroux , comme auparavant à St Julien près Bort , on dérogeait à cette règle.
Être secrétaire de mairie dans une petite commune réclame une disponibilité totale ; difficile d’ imposer des heures de permanence aux gens du pays , hors des moments de classe . Ce n’est même pas un manque de savoir vivre de leur part , on pense que « monsieur l’ instituteur » est payé pour assurer le service de la mairie . Tout simplement ! Et puis on le connaît , il est du pays ou presque ! Il est si près des gens . Ne vient-il pas de créer une cantine scolaire dont, avec son épouse , ils assurent seuls le fonctionnement ? S’occuper de son approvisionnement en fonction des repas servis , vérifier les comptes , mais aussi avoir la charge de la surveillance durant les repas –il n’y a pas de personnel pour cela ! Toutes ces tâches absorbent largement les moments de libre du couple . Aussi , lorsqu’un jour un homme de la commune vient sonner à sa porte vers les six heures et demie du matin , malgré sa mansuétude habituelle s’apprète-t-il à éconduire fermement l’intrus . Mais ce dernier lui sort alors du dessous de sa blouse…. un coq ! Et c’est ainsi que, gêné mais ne pouvant moins faire , il apportera à son visiteur matinal le renseignement demandé . L’école , un lieu de vie Décidément il sort de l’ordinaire , le jeune instituteur de Sarroux ! Non content d’apprendre les matières traditionnelles à ses élèves , il les initie au chant et à la musique . La musique , c’est un peu la deuxième passion d’ André Rigal après celle qu’il éprouve pour son métier . Tout jeune , il a appris à jouer du violon « à l’oreille » , en écoutant et en regardant jouer les violoneux du pays . Plus tard , à l’E.P.S. d’Ussel , ainsi qu’à l’Ecole Normale de Tulle , il apprendra le solfège et la musique . Ainsi pourra-t-il enseigner le chant choral à ses élèves en se servant pour les accompagner de son violon dont il maîtrise bien la technique . Les moments musique sont l’occasion pour les gens circulant au voisinage des classes , de s’arrêter pour écouter le maître et les élèves . En aucun cas ils ne considèrent cela pour du temps perdu , pas plus que pour les autres activités , quelque peu anticonformiste pour l’époque , que leur instituteur propose à ses élèves : jardinage , découverte de la nature , etc . Déjà , lors de son passage à Bort les Orgues , André Rigal a été à l’origine d’une association périscolaire dénommée « La gaieté bortoise » . En son sein , on fait du théâtre , du chant , de la musique . Plus tard , fort de cette expérience , il créera à Sarroux un foyer rural , puis une équipe de football qui recrutera ses éléments sur tout le plateau bortois ….. Voilà bien de quoi occuper le temps de notre instituteur qui , de plus , continue à aider sa mère désormais seule sur la ferme familiale depuis le décès du père à l’ âge de 63 ans . La guerre de 1939-45 est survenue , compliquant la tâche du secrétaire de mairie avec la distribution des tickets de rationnement , les ordres de réquisition des produits agricoles , etc … Souvent lui incombe d’atténuer certaines consignes imposées par l’administration , une situation délicate pour lui qui se trouve placé entre enclume et marteau ! Bizarrement, il sera rappelé en 1945 pour une période militaire de 6 mois à Limoges . Puis les choses rentrent tout doucement dans l’ ordre avec les activités dont il a été fait état . L’ Education Nationale lui fera des propositions d’avancement qu’il refusera durant plusieurs années . Malgré la lourdeur des tâches qu’il a à accomplir , il se sent mieux à Sarroux , avec son épouse , leur fils , au milieu de toute cette population rurale , de toutes ces familles dont il connaît les filiations les plus compliquées . Ce qui ne peut que favoriser ses relations avec les élèves qui passent entre ses mains .En vingt cinq années , combien ont-ils été qu’il a conduits jusqu’au sacro-saint C.E.P. ? Il ne peut répondre . Mais il s’honore de savoir que son enseignement a porté ses fruits . Beaucoup ont acquis de très belles situations . Grande fut sa surprise d’apprendre un jour que le spécialiste qui le soignait au CHU de Clermont – Ferrand était un de ses anciens élèves . « C’est vous qui m’avez tout appris » , lui dira ce professeur réputé .Un compliment on ne peut plus flatteur et qui témoigne de l’esprit de reconnaissance et de la modestie de son auteur . En 1960 cependant , André Rigal finit par accepter le poste qu’on lui propose . Celui de Directeur du groupe scolaire Jean-Jaures à Ussel .Malgré la responsabilité de ses treize classes, la conduite de cet établissement , me dira-t-il , lui paraît moins astreignante que ses multiples occupations antérieures . En 1965 , enfin , la retraite sonne pour lui .
Réflexions Il la prendra à Ussel là où il a fait bâtir une maison . Pourtant , viscéralement , il reste attaché à son cher plateau bortois , à cette commune de Sarroux dont il connaît les familles depuis au moins trois générations ! Souvent il retrouve Cros , la maison de famille . Le plus beau compliment qu’il recevra , me dira-t-il après son départ de cette commune , ce sera le curé du pays qui le lui décernera . Lui faisant part des regrets qu’il a laissé derrière lui , il ajoutera : « il est rare de trouver quelqu’un qui laisse une telle empreinte dans une communauté ».
(de gauche à droite : Jérôme , Gaston Rebière , Ginette , Catherine Josset , André Rigal , Roger Rebière , Nelly Rebière , Thérèse Chardon , Claude Josset , et devant : Sandra , Sylvain, Jennifer , Jean-Marc Josset )
Le retraité André Rigal ne va pas rester inactif . le voici délégué départemental de l’Education Nationale , membre du conseil d’administration . A ce titre , il a un rôle d’ inspection auprès d’une école proche d’Ussel . Il est membre du comité exécutif de la Fédération des retraités ; membre du conseil d’administration de l’ Association de l’Ordre des Palmes Académiques , etc . Il faut bien en rester là . Quel regard porte-t-il sur l’enseignement actuel ? « Deux générations nous séparent , j’ai du mal à apprécier . Je crois cependant que le fait d’habiter l’école comme autrefois , nous rendait plus dépendant de celle-ci , plus proche des familles et des enfants , et surtout en milieu rural . Même si c’était au détriment de notre confort personnel , la longévité accordée aux postes d’enseignants avait aussi des aspects positifs . A ce propos , Sarroux doit , je pense , détenir la palme : quatre enseignants seulement se sont succédés sur une période de 107 ans ! « La dernière en date a accompli toute sa carrière ici ! » On parlerait longtemps avec André Rigal de ce qui le passionne , de « l’école troisième république » où chaque journée débutait invariablement par le cours d’ instruction civique ou de morale. Des matières dont il regrette l’abandon . Pourtant il ne conteste pas certaines réformes : « il faut vivre avec son temps » . Avec sa deuxième épouse , Huguette , qui l’entoure d’une affectueuse sollicitude , au milieu d’amis , il ne voit pas passer le temps . La musique tient toujours une grande place dans sa vie , soit qu’il la pratique , soit qu’il l’écoute . Mais pas un seul sujet d’actualité ne lui est étranger même si , souvent, ses souvenirs l’emportent là-bas , du côté de Sarroux ! R.L.


